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Compte rendu de la Table ronde « Brexit fin de partie » du 15 Novembre 2018

La table ronde a débuté aux environs de 18h15. Chacun des six intervenants ont prononcé leur analyse de la situation. Deux affichaient plutôt ouvertement leur sympathie pour le Remain. Les trois autres dans leur démarche se montraient, plutôt intelligemment et plutôt pertinemment, bien plus nuancés. Le sixième s’est exprimé en anglais et malgré mon niveau C1 certifié par mes notes à la fac… I didn’t understand what he said.

A 19h vient la séance de questions-réponses, qui durera jusqu’à 20h, heure de fermeture de l’établissement. Trois personnes seulement purent prendre la parole, un étudiant dont la question fut pour ainsi dire… complaisante et qui n’apporta rien au débat, j’y reviendrais plus bas. Le second intervenant fut moi-même, qui ai eu la faiblesse et l’arrogance de penser avoir réalisé une intervention pertinente mais bien plus incisive (pour ne pas dire agressive), ce qui eut des résultats dramatiquement intéressants dans les réponses des invités. La troisième personne à interroger les invités fut Bertrand Lebesque dont je découvrais à l’instant la présence et dont les remarques ont permis de faire avancer le schmilblick (ou en anglais: the shmeelbleack).
Je n’ai pas enregistré le contenu de cette table-ronde ni les questions, donc ce qui sera écrit ci-dessous reflètera non pas les propos exacts mais l’esprit des propos qui furent tenu:

Certaines interventions furent véritablement pertinentes, j’en citerais deux :

1) Gilles Leydier, fit remarquer que les motivations du Brexit furent de trois natures pas nécessairement compatibles, ce qui signifie dans le fond qu’il y aura des dindons farcis de toute manière chez les Brexiteurs – mais quid des Remaineurs? il ne s’est pas prononcé là dessus – :
  • 33% sont anti-immigrés (justifié)
  • 33% opposés à l’union politique mais favorable à l’union économique/marché commun (justifié)
  • 33% nostalgique d’un ancien grand empire (justifié) et par extension contre l’union politique ET économique. En effet, dans ces conditions, parmi les pro-Brexit, il y aura forcément des gens déçus.
2) Helen Drake, déplora que durant la campagne, les deux camps (enfin surtout celui du Brexit…) ont usé de démagogie pour manipuler leurs électeurs, donc par extrapolation, le résultat de ce référendum est une escroquerie qui est le résultat d’un coup de poker perdu par David Cameron. Il y a du vrai et du faux. Les deux camps ont fait preuve de démagogie (on se souvient de Farage avec son camion sur les immigrés envahisseurs ou de Cameron demandant ce que voterait Churchill aujourd’hui). Helen Drake sous-entendait que le vote des britanniques, finalement, ne compte pas tant que ça car il a été odieusement manipulé par les deux camps (enfin surtout celui du Brexit naturellement…). C’est parfaitement exact,mais aurait-elle dit la même chose si le remain l’avait emporté? ou bien ne dirait-elle pas au contraire que le vote des Britanniques aurait été très intelligent parce qu’ils ont su résister à la propagande des deux camps (enfin surtout celui du Brexit, évidemment… on ne le rappellera jamais assez…).

Venons en à présent aux questions :

1ère question : L’intervenant remarque l’impréparation des partisans du Brexit, comme si eux-mêmes ne n’avaient pas pensé qu’ils allaient remporter le referendum, ce qui serait la raison pour laquelle la situation est catastrophique au Royaume-Uni, que les négociations se passent mal et qu’il y a la véritable menace d’une sortie sans accord…
Je me permets d’avoir la prétention d’affirmer que la question fut non pertinente et complaisante puisqu’elle a repris les propos des intervenants qui n’ont eu qu’à approuver d’un hochement de tête les propos tenus lors de cette première « question ». Il est dommage que cet individu n’ait pas précisé que depuis le vote, la réindustrialisation du pays a commencé, les chemins de fers se renationalisent, le chômage est au plus bas, les exportations sont augmentées et les salaires sont à la hausse… mais après tout, à part ça, tout est catastrophique au Royaume-Uni. Oui tout est catastrophique…mais pour qui ? Pas pour les populations qui ont voté Brexit apparemment, mais peut-être en effet pour les élites intellectuelles qui vivent complètement hors-sol et dont le dogme intouchable vient de se prendre une estocade mortelle… mais je digresse.
2ème question : Ce fut l’intervention de votre serviteur. En deux temps, j’ai d’abord demandé qui, parmi les six intervenants, était « pro-Remain ». La réponse fut… étonnante : les six se sont déclarés pro-Remain. Je fis donc remarquer [de manière incisive et venimeuse je dois bien l’avouer avec le recul, il me faudra corriger ça à l’avenir] que, cette table-ronde n’était en rien un débat contradictoire. Naturellement, chacun a le droit d’avoir les opinions qu’il souhaite, mais il est simplement plus regrettable que la pluralité d’opinion ne fusse pas de la partie. Je fut tenté d’intervenir sur trois éléments avancés qui m’ont semblé aberrants malheureusement, la montre jouant, je dus naturellement me contenter de limiter mes questions.
Je ne suis donc pas revenu sur la question des subventions européennes qui financent l’économie de l’Irlande du Nord grâce à la politique des euro-régions. « Argument » pro-remain avancé par Mme. Karine Bigand (spécialiste de l’Irlande et de l’Irlande du Nord) dans une démarche affichée comme étant « technique » et non « politique ». En effet, le Royaume-Uni étant déficitaire net dans le budget de l’UE, une fois émancipé de toute participation au budget, non seulement pourra maintenir les subventions actuelles, mais en plus il y aura un peu de rab. L’argument des subventions, sur le plan « technique », ne tient donc pas la route. Peut-être en revanche que sur la question « politique », le Royaume-Uni ne compenserait pas ces subventions. Mais ce n’est pas ce propos qui fut avancé et développé.
Je ne suis donc pas revenu non plus sur la question du commerce extérieur britannique. Ce fut l’intervention de M. Matthew Graves, spécialiste du Commonwealth et de l’Australie. C’est la seconde fois que je rencontre ce monsieur (qui ne s’est probablement pas souvenu de moi, puisque la discussion que j’eus avec lui fut brève et remontait à mars 2018). Ses propos sont intéressants bien que légèrement contradictoires (sans méchanceté et avec beaucoup de sympathie de ma part je tiens à souligner !). Il reconnait que le Commonwealth est une alternative crédible au Royaume-Uni et sa place dans le monde, mais en même temps il déplore le fait que le pays sorte de l’UE.Il rappelle fort justement que, dans les grandes lignes, 50% des échanges du Royaume-Uni se font avec le Commonwealth (et les États-Unis), et l’autre moitié avec l’Union Européenne et que ses deux premiers partenaires sont la France et l’Allemagne, chacun représentant 18% du PIB en import/export. Ce qui fut un peu plus… malhonnête (?)… fut la suite du raisonnement: l’Afrique du Sud représente 1,5% du PIB des import/export donc sortir de l’UE, pour compenser la perte, reviendrait à devoir multiplier par 25 les échanges avec l’Afrique du Sud. Ce raisonnement ne tient évidemment pas la route puisqu’il considère que le Royaume-Uni couperait les ponts avec le reste du continent européen, ce qui n’est objectivement pas son intention en témoignent ses nombreuses négociations d’accords bilatéraux avec des pays de l’UE comme la Pologne par exemple. Ou alors Matthew Graves considère-t-il que l’UE chercherait à punir les Britanniques pour leur choix en leur infligeant un embargo continental ? Les dernières fois que ça s’est passé, ça s’est très mal fini pour… le continent : la France de Napoléon Ier ou l’Allemagne d’Adolf Hitler. De là à dire que l’UE est un empire comme le fut l’Empire français napoléonien ou le Reich allemand, il n’y a qu’un pas… 🙂
*soupir* Comme il est difficile de ronger son frein face à ce genre de commentaire.

J’ai donc délaissé ces deux interventions pour privilégier celle-ci:

Richard Davis disait que la question du Brexit était une question latente au Royaume-Unis depuis leur adhésion en 1973. Leur position étant mi-chèvre, mi-chou, et ne sachant vraiment où se situait leur avenir : le continent ou le grand large? Les Britanniques n’ayant jamais tranché sur leur orientation géopolitique, les négociations pourraient très bien donner lieu à un second referendum. La question selon lui ne devrait pas être, pour les Britanniques: « que choisir entre le grand large et le continent », mais « quelle Europe choisir ». Je lui ai donc fait remarquer que sa question était celle que pose les politiciens depuis des décennies, mais qu’un historien devrait plutôt se poser la question « pourquoi l’Europe est-elle comme est? » Puis j’ai ajouté et conclu : si l’on répond à la question « pourquoi l’Europe est-elle comme elle est? » alors peut-être comprendrait-on pourquoi le peuple britannique a finalement choisi le Brexit.
La réponse de Davis fut relativement simple: la bonne question est bel et bien « quelle Europe? ». Point. Helen Drake ajouta aussi, non sans souligner l’incompréhension et l’agressivité de mes propos qu’elle ne comprenait pas le rejet des populations de ces experts. Elle déplorait le fait que les gens comme eux [les universitaires et les experts] fassent le jeu du « Project fear ». Elle rappela le caractère démagogique de la campagne et déplora le fait que les questions posées ne soient pas plus précises (Remain : quelles conditions? et Brexit quelles conditions?). Elle conclut tout de même sur le fait que le rôle des universitaires (et par extension des experts) devrait être justement de faire peur aux populations. Pour ce dernier propos, deux remarques: il ne suscita aucune réaction dans la salle, le public n’a pas réagi ; ensuite, probablement ne pensa-t-elle pas ce qu’elle a dit mais qu’elle a plutôt été déstabilisée par la question (sa voix était légèrement fébrile quand même), ce qui l’aurait amené à prononcer des propos qu’elle regrette probablement à présent. Je ne souhaite pas condamner sa déclaration, je lui laisse le bénéfice du doute. Cela dit, je déplore bien plus profondément l’absence de réaction du public.

Conclusion :

Il y a encore beaucoup de chemin à faire pour lutter contre la pensée unique en France. En effet, j’ai malheureusement peur que cette table-ronde ne soit pas une exception mais une règle de fonctionnement des discussions publiques sur ce genre de questions dans le pays. Il est malheureux de constater que parmi les 6 intervenants, pas un seul ne soit favorable au Brexit, ou, à minima, ne se soit prononcé comme étant neutre. Ces 6 intervenants représentent malheureusement l’écrasante majorité de la sphère universitaire, ce qui signifie qu’ils sont malheureusement pour eux dans leur propre bulle, et c’est la raison pour laquelle ils ne comprennent pas pourquoi le peuple britannique n’a pas voté comme eux auraient voulu qu’il vote (se remettre en question ne semble pas du tout d’actualité, bien au contraire !).
Par extension, cela signifie que les élites intellectuelles, qui sont différentes des élites politiques ou industrielles, au lieu d’être l’élément le plus solide de la démocratie (ce qui passe par la pluralité d’opinion et la représentation intellectualisée de l’intérêt des populations qu’ils désirent servir), sont complètement déconnectées de la réalité telle qu’elle est vécue par les citoyens lambda.
Un message en revanche bien plus pessimiste est l’absence de réaction du public. En effet, ce public (plutôt nombreux, salle à moitié remplie + ceux dans la mezzanine) était composé pour la plupart des étudiants de Science-po Aix ou Aix-Marseille Université (AMU), dont une partie non négligeable fera partie demain des notables et des élites intellectuelles (peut-être même des élites politiques et/ou industrielles). Le fait que personne n’ait réagi parmi les futurs cerveaux de demain est hautement plus dramatique. Cela signifie, j’en ai bien peur, que le fossé entre « petites élites » (classe moyenne supérieur à laquelle appartiennent les universitaires) et classes laborieuses se creuse. La classe moyenne supérieure bénéficiant d’un confort idéologique en favorisant le système en place, ce qui leur permet d’avoir un statut social élevé « nous somme les gens intelligents qui savent » à défaut d’avoir un statut économique amélioré. Conséquence : développement d’un environnement social de plus en plus fragmenté. Les « petites élites » françaises semblent préférer s’allier aux « grandes élites » plutôt qu’aux populations. Chose dramatique car ces mêmes petites élites, parce que le suffrage est universel en France et non pas censitaire, pourraient très bien offrir des alternatives politiques sérieuses, ce qui les placeraient au rang de « grande élite ». Malheureusement, faire ça revient à s’opposer aux grandes élites actuelles, et plutôt que de risquer un conflit, ces « petites élites » préfère garder un statut inférieur mais toujours plus confortable et plus sûr que de prendre le risque de tout perdre en luttant avec les peuples.
Si le bas peuple n’a plus d’allié sérieux, il n’a plus d’autre choix que de faire alliance avec le diable. Il ne faut pas s’étonner, dans ces conditions, que les populations se tournent vers le ventre toujours fécond de la bête immonde populiste, puisqu’elle prend la forme d’une élite alternative alliée qui intellectualise leurs préoccupations mais qui les manipule aussi en prétendant les servir.
Je terminerai mon propos par des mots très durs mais qui de toute façon ne seront pas entendus par les gens concernés, je sais pertinemment que cela ne suscitera parmi eux, au mieux, qu’un haussement de sourcil, un rictus aux lèvres, une attitude narquoise et un revers de la main pour s’intéresser à des sujets plus « sérieux ».
Très chers universitaires, vous voilà prévenu : vous portez, vous, le fardeau de la dérive actuelle des populations. Vous n’en êtes pas les premiers responsable, certes. En revanche, votre inaction et votre complaisance idéologique vous rend complice de non assistance à peuple en danger. Ceci aura, j’en ai bien peur, des résultats dramatiques pour tout le monde: les populations, les grandes élites, et vous-mêmes.
Arthur Ghilain,
Humble étudiant en maîtrise d’histoire à AMU

3 commentaires sur “Compte rendu de la Table ronde « Brexit fin de partie » du 15 Novembre 2018

  1. Jean Claude

    je trouve le résume de cette table ronde excellent ,juste ,et claire, dans les propos que j’ai put entendre (car j’ai dut partir avant la fin de la table ronde ) mais de ce que j’ai retenu je rajouterai que ce n’étais que du bourrage d’esprits des de cranes .
    (( l’Europe est le nirvana , la paix , la lumière ,et l’ouverture sur le monde )) AVANT C ETAIT LE VIDE??? jean claude

  2. Ziofa

    Bravo Arthur! Je ne savais pas que tu écrivais si bien… ton constat est très clair et je crois que tu n’as pas tort même si celui-ci peut paraitre pessimiste. Il semblerait que tout ce qui compte c’est la connexion; le problème c’est qu’à penser qu’aux connexions on fini par se prendre un mur tot ou tard et que l’on soit tout en bas ou même tout en haut… Vive la souvraineté personnelle et même nationale! La sobriété heureuse s’est également choisir de se déconnecter du politiquement correct; tu m’as donné la patate gros! Bisous à JC

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